"ELLE S’ÉCOULE À TRAVERS LA VIE COMME DE L’EAU" par Stéphane Ibars
Le jeudi 23 novembre 2023 à 19 h 30 puis à 21 h 15, Alix Boillot présente Grace, une performance issue de ses premiers mois de recherches romaines et conçue pour la nuit Blanche de la Villa Médicis. La musicienne Valentina D’Angelo attend au milieu de la foule qui encercle la célèbre fontaine du Piazzale. Elle est vêtue d’un jean bleu et d’un t-shirt blanc. Ses cheveux bruns sont détachés. Elle tient dans la main droite une paire de baguettes de batterie. Elle s’approche et s’assied sur le bord de la fontaine pour quitter ses chaussures puis pénètre dans une eau restée étrangement immobile depuis le début de la soirée. Baignée par le rayonnement nocturne, lentement, elle fait quatre fois le tour de la vasque, comme pour s’acclimater à la température automnale et initier un mouvement qui perdurera le temps de la performance. Elle s’assied enfin sur un tabouret dont l’assise affleure la surface de l’eau, regarde autour d’elle pour envisager les éléments d’un instrument fantomatique dont elle seule perçoit la présence, plonge ses mains dans le liquide avec détermination et joue. Durant 6 minutes, les baguettes frappent la surface de l’eau et les pieds rebondissent sur le sol pour interpréter la totalité des notes de la partition de Grace, titre emblématique composé par Jeff Buckley en 1994 et paru sur l’album éponyme, unique opus officiel publié du vivant de l’artiste. D’abord méthodique, le jeu de la musicienne s’emporte au rythme du tumulte orchestré des mouvements de l’eau pour initier une transe chamanique aussi poétique que jubilatoire. Après avoir terminé de jouer à mains nues, Valentina D’Angelo laisse un sourire extatique se dessiner sur son visage épuisé et quitte la fontaine dont les eaux sont encore affectées par ses mouvements, débordant un instant à l’extérieur, vers le public.
Grace constitue un des éléments essentiels de la recherche formelle entreprise par Alix Boillot depuis sa résidence à l’Académie de France à Rome. La performance s’inscrit au cœur d’un cycle de réflexions et de productions dédiées depuis plusieurs années aux rapports que nous entretenons avec le sacré. Sculptures, installations, scénographies, performances ou publications apparaissent dans son travail comme les résultats sensibles de fouilles entreprises par l’artiste au plus profond de nos rites individuels ou collectifs et des lieux qui en accueillent la manifestation. Elle en exhume les traces tangibles de notre attachement à ce qui, au-delà de sa valeur matérielle, invite à la dévotion. Ces « choses qui font battre le cœur », pour reprendre les mots de Shonagon Sei, qui embarquent des foules et les transforment, indéniablement.
À Rome, c’est à travers la question de l’eau que se matérialisent ses recherches. Dans cette cité légendaire née du Tibre – où le nombre vertigineux de fontaines et autres canaux souterrains racontent comment une gestion savante de l’eau permit aux hommes d’édifier une ville dont l’influence sur la marche politique et artistique du monde reste considérable, l’artiste a trouvé un terrain de jeu inestimable.
Dans l’attention particulièrement accrue qu’elle porte à cet élément naturel fondamental – complice de l’évolution de la vie des êtres depuis la nuit des temps – elle révèle toute la singularité d’un travail en constante évolution, fait d’allers-retours incessants entre mythes et réalité concrète, où les œuvres s’inventent au gré des situations dans un équilibre parfait entre résolution et dissolution. L’eau dont il est question ici est celle qui déborde de toute volonté de rationalisation. Celle qui échappe aux chimistes et aux ingénieurs pour retrouver le chemin des poètes. « Elle dit une origine du monde, non pas comme un objet parmi d’autres, mais comme une occasion pour l’homme de s’ouvrir à son monde. La texture singulière de l’eau en sa plasticité et sa fluidité devient pour l’homme une manière de tonaliser son éveil au monde ».
Alix Boillot joue avec la plasticité d’un élément mouvant dont l’état se transforme avec les évolutions du climat à travers l’espace et le temps – une journée, une semaine, une saison, un lac, un fleuve, une fontaine, une montagne enneigée, la mer – et des usages que nous en faisons.
Dans Grace, l’artiste convoque le tumulte et l’héroïsme à travers la transe d’une musicienne devenue hydre. On pense à la fontaine de Trevi où la sculpture du Dieu Oceanus et son attelage de chevaux et autres tritons se mêlent à un flot d’eau ininterrompu.
Ailleurs, dans les Abruzzes, l’artiste gravit la montagne jusqu’à Campo Imperatore, à l’heure où la neige recouvre le paysage. On y surplombe les sommets enneigés des Apennins derrière lesquels apparaissent, dans le bleu de l’horizon, la Méditerranée et l’Adriatique. Elle y sculpte dans la neige Adieu Beauté, base d’une colonne antique à l’existence éphémère. D’après l’artiste : « Dans son traité d’architecture, De architectura, Vitruve expose le principe de la superposition des trois ordres classiques : firmitas, utilitas, venustas – fort (ou pérenne), utile et beau. Cette colonne en neige, éphémère et fragile, n’aspire qu’à la beauté ».
Le dépôt de cette sculpture n’est pas sans rappeler Ad Vitam, réalisée en 2021. Un moule en plâtre éclaté en quatre parties est présenté dans un espace d’exposition. Les différentes versions de la coupe en céramique qu’il renfermait restent invisibles. Elles ont été déposées par l’artiste, en présence d’un témoin, dans une rivière, un lac, une mer, un océan. Légèrement sous-cuit, l’objet porte en lui son propre système de dégradation, dont le processus s’accentuera au contact du pouvoir d’érosion de l’eau, devenue ici le contenant de l’œuvre.
Dans la répétition rituelle de ces mises en scène de l’éphémère et de la disparition, l’artiste accentue avec une poésie sidérante le caractère sacré de la relation que nous nouons avec ses œuvres et les éléments qui en constituent l’essence. Il se joue là quelque chose d’une étrange sédimentation, où la fragilité de ces gestes et de ces présences fugaces se concrétise à force de répétition ; dans la mémoire de nos corps et de nos esprits affectés ou dans la réalité concrète d’objets issus de toutes ces chambres de transformation.
En 2023, Alix Boillot s’engage davantage encore dans ce processus de sédimentation. Grâce à l’aide de frère Renaud, prêtre dominicain rencontré à Rome, elle est autorisée à récupérer les pièces jetées dans la fontaine de Trevi durant toute la semaine sainte. Les pièces sont ensuite fondues en France pour être intégrées à une sculpture en forme d’ex-voto collectif née de la fusion de ces vœux épars, récupérés à même les eaux de la ville sainte. La forme s’inspire des peintures grotesques dont l’aspect hybride raconte ce moment où les êtres et les éléments s’imbriquent pour inventer des formes décoratives mutantes qui abolissent les frontières entre rêve et réalité. Elle en emprunte aussi la verticalité, le savant mélange de rigueur et d’inconsistance. Là encore s’invente un ordre du monde mouvant dans lequel les formes s’érigent puis se dispersent pour se réinventer ailleurs – Ashes to ashes.
Il semble qu’il faudra bientôt chercher ailleurs encore, du côté des larmes, cet autre état de l’eau que nos corps, embarqués dans le tumulte du monde, laissent s’échapper, traces éphémères de nos émotions partagées. Car dans le cadre de la Biennale de Lyon, l’artiste entame une série de recherches sur les lacrymatoires, petits contenants en verre trouvés près des défunts et dont le sodium qu’ils contiennent fait penser qu’ils retiennent les larmes des proches endeuillés.
Toujours dans le travail de l’artiste, l’eau déborde, s’échappe et irrigue pour lier les êtres entre eux et au monde. On pense à certaines images de larmes : celles de Meret Oppenheim sur la photographie de Man Ray, celles des photographies de la série Crying Men de Sam Taylor Wood, celles de Sarah Bernhardt, les yeux levés vers le ciel, pleurant, photographiée par W & D Downey, 1893 ou aux larmes brodées par Francesco Vezzoli sur les portraits d’empereurs romains ou d’actrices italiennes célèbres. Nous viennent à l’esprit les images d’Anna Magnani dans la scène de fin du Mamma Roma de Pasolini ou les visages de ces pleureuses qui, à travers le monde, embrassent la tristesse née de drames individuels et collectifs.
Mais encore une fois, chez Alix Boillot, les larmes nourriront l’éphémère, traversant sculptures de sel et performances. L’eau y passera invariablement de l’état solide à l’état liquide, de l’image au souvenir. Ces larmes à venir feront émerger davantage encore la part du politique qui infuse son œuvre depuis près de dix ans de manière insidieuse. Résonneront à travers elles, nous l’espérons, les mots de Georges Didi-Huberman : « Ne pleurons pas sur ceux qui pleurent, cela ne sert à rien ni à personne. Explorons, plutôt, les champs des possibilités, c’est-à-dire les chances de transformation ou d’émancipation éventuellement liées à toutes ces figures en larme ».
Strate par Strate, par Carine Guimbard
« Le privilège de l’homme est, dans une certaine mesure, de pouvoir créer des mondes, d’avoir au moins l’illusion qu’il peut échapper à son Umwelt. »
Alain Berthoz, La simplexité, Odile Jacob 2009
Inviter Vincent Mauger à éprouver ses recherches graphiques et sculpturales à l’échelle du château d’Oiron, nous amène à aborder les notions de strates, de superpositions historiques, de relecture des usages et des formes.
La relation de la sculpture à l’architecture vient se rejouer dans un rapport d’échelle tout autant que par l’usage formel et répétitif des éléments de construction au sein de sa pratique artistique. Ces éléments modulaires peuvent de démultiplier, se déployer ou se combiner.
« Je mets en parallèle des techniques de construction réelles et concrètes avec des techniques d’imageries virtuelles ou scientifiques. Je cherche à rapprocher et à montrer les similitudes entre un système de construction concret et un raisonnement ou une construction d’ordre mental. » Vincent Mauger
Ces matériaux bruts se composent, s’associent, s’assemblent en divers organismes, le geste vient par retrait, par la ligne retirer et donner forme.
Ces formes composites nous accompagnent à découvrir des mondes, mondes intérieurs, mondes paysagés, mondes aquatiques, mondes souterrains ou archéologiques.
« Ici la réversibilité est complète et contagieuse, elle touche les surfaces comme les profondeurs, elle lance un défi à la « forme pure » et représente la possibilité d’une modification. Non pas recréation infinie de la forme, mais forme autre, reformulation de l’idée, du processus de conception, de son fondement métaphysique. »
Marion Zillio
Vincent Mauger, nous positionne comme spectateur ou acteur à la croisée de ces univers, à la croisée des mondes souterrains, intériorisés ou dupliqués.
Nous devenons des êtres entre.
Jeux et stratégies, par Manon Tricoire
Traversant les époques, franchissant les lignes séparant des territoires pourtant bien distincts ou, a priori, distants, l’exposition « Jeux et stratégies » présente au centre d’art ainsi qu’au château d’Amboise un ensemble d’œuvres choisies spécifiquement pour ces lieux.
À proximité du château d’Amboise, Vincent Mauger déploie La bataille des avant-gardes. Cette œuvre sculpturale monumentale annonce la couleur. Positionnée sur les pelouses, la sculpture campe les joutes esthétiques qui animent les mouvements artistiques d’avant-garde. Sa structure complexe ainsi que les drapeaux qu’elle arbore incarnent les alliances et les ruptures qui nourrissent affrontements et querelles entre comme au sein des groupes amis ou rivaux…
Le vocabulaire esthétique des artistes se meut en étendards. On découvre leur langage graphique sous un nouvel éclairage, identifiable par l’œil aguerri : les formes et les couleurs composent une héraldique à l’efficacité redoutable. On devine alors que leurs confrontations peuvent dériver de batailles d’idées en batailles rangées... Ainsi, dans ces conditions, seuls survivent les plus endurcis des protagonistes.
Si vis pacem, para bellum… ?
Au centre d’art Le Garage, Vincent Mauger articule plusieurs créations récentes ou inédites.
Çà et là, au sol, des reliefs rappellent de loin des décombres.
En progressant, on discerne davantage ce qui pourrait ressembler à des munitions, d’étranges projectiles. Cependant, nul engin destiné à les propulser à proximité… L’artillerie défensive se révèle totalement dérisoire. Paradoxalement, chaque volume a visiblement été façonné à partir de matériaux de construction relativement élaborés. On reconnaît ici des briques alvéolées, là des parpaings, sculptés un à un, pièce par pièce.
Des éléments issus de plusieurs installations composées d’armures médiévales créent un environnement étrange peuplé de cuirasses aux tons terreux ou verdâtres.
Ainsi peints, les plastrons, casques et boucliers ressemblent à s’y méprendre aux équipements des actuelles forces de l’ordre ou des armées des films de science-fiction.
Les corps sous les armures sont, peu ou prou, tels qu’ils étaient dans l’Antiquité. Leurs carapaces n’ont, par conséquent, que très peu évolué.
Les répliques de blindages corporels des armures médiévales sont particulièrement stylisées et forment des avatars uchroniques.
Lorsque, au cours de nos débats et discussions, l’on parle de prendre position, à quoi se réfère-t-on, sinon à l’art de la guerre ?
Tous les petits mammifères grandissent en jouant à s’affronter. Il faut combattre pour manger, se reproduire, dominer, ou bien se soumettre.
L’espèce humaine ne fait pas exception. Ainsi, du jeu le plus rudimentaire d’échanges gestuels de tirs de pistolet au plus élaboré des jeux de plateau, il est question d’affrontements physiques ou stratégiques.
Cette exposition est sciemment conçue en écho au génie de Léonard de Vinci, qui a tout aussi bien étudié le vivant qu’élaboré des machines de guerre. Elle offre une vision de notre culture de la violence, nous renvoie à l’hier comme à l’aujourd’hui. Elle dessine l’effrayant paysage de la survivance de nos archaïsmes guerriers.
L’ensemble tient tout autant d’une scénographie muséale de fragments statuaires que de la potence ou du gibet. La scène est étrange, elle semble présenter l’éclaté d’une armure et simultanément un corps disloqué, démembré. Les belligérants, l’avant et l’après affrontement - ces aspects dialectiques, contractés en une seule et même image.
