"AVEC DES «SQUELETTRES", par Clémentine Mercier, Libération, Mai 2020


Habituellement, Chloé Poizat dessine de très beaux lambeaux, des ruines, des grottes et des bestioles avec de gros yeux. Elle crée aussi des sculptures et des installations avec des bouts de bois morts. Pendant le confinement, l'artiste a enfin eu le temps de se mettre à la vidéo en filmant ses cuvres et les livres de son atelier qu'elle mixe avec une bande-son de sa composition. Ces très courts «fragments» vidéo (moins d'une minute) intitulés Gouffres, «Squelettres» et résurgences sont de petites narrations, ouvertes à l'improvisation, sans queue, ni tête, mais avec de grosses pupilles hallucinées. Chloé Poizat a un don peu commun: faire de l'apocalyptique rigolo, à la fois sépulcral et psychédélique. Son galeriste, Rosario Caltabiano, lui a proposé
de tenir salon sur son site internet (Living Room n°5) avec ces mini-voyages tragicomiques.

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Entretien Chloé Poizat, Revue Point Contemporain #16, Mars-Avril-Mai 2020

 

Chaque présentation du travail de Chloé Poizat est une invitation à explorer de nouveaux territoires métamorphiques, des contrées dessinées parfois sombres, parfois rieuses, habitées d'un bestiaire, de formes anthropomorphiques, qui possèdent un lien secret avec le vivant. Peut-être est-il nécessaire, pour entrer en dialogue avec ses œuvres, d'ouvrir sa conscience à cet imaginaire aux origines primitives qui nous est commun à tous. L'artiste nous incite à une forme de libération en nous connectant à la Nature et à notre propre nature. Elle nous entraîne dans le monde hallucine et féerique des esprits.
 Un merveilleux qui habite forêts, rochers, et paysages qui recèlent, quand on les scrute avec attention, une part mystérieuse. Chloé Poizat mêle souvenirs, lectures et déambulations, et compose ses propres visions par assemblage, combinant dans ses différentes séries des encres, des dessins au pastel ou au fusain, à la pointe sèche mais aussi des peintures, des sculptures, des collages et du son.



La source de tes travaux est-elle d'origine littéraire ?
Mon univers artistique, même si je n'ai pas de formation littéraire, peut tout à fait être abordé sous cet aspect. Je lis beaucoup et je me nourris d'un esprit littéraire sans être pour autant dans l'illustration d'un récit en particulier. Le seul auteur auquel je pourrais faire référence est Marcel Schwob, écrivain français, conteur et poète, dont j'ai découvert l’œuvre assez tardivement. Je suis sensible à son écriture très visuelle.

« La lecture enclenche chez moi des visions, suscite des envies de travail qui sont déjà inscrites dans mon univers mais qui surgissent sans forcément de raisons apparentes. Je ne suis pas dans la description de ce que je lis ou dans une écriture consciente, mais plutôt dans une épiphanie. »

Des visions réelles ou fictives que tu assembles dans des installations composées de dessins, de peintures, de sculptures...
Il est vrai que je n'aime pas montrer mon travail pièce par pièce ou dessin par dessin. Je le conçois comme une totalité. Dans la mise en espace comme lors du festival Lion Noir (2018), à la galerie Plateforme à Paris (2018) ou plus récemment au salon international du dessin PARÉIDOLIE à Marseille (2019), j'associe des travaux issus de différentes séries afin de présenter des univers dans lesquels le spectateur peut trouver une unité et une cohérence. Cette spatialisation est fondamentale même si je poursuis mes séries indépendamment les unes des autres. L'ensemble de mes travaux constitue un fonds dans lequel je viens puiser lors de chaque exposition. Je suis toujours gênée lorsque je suis amenée à présenter une seule pièce parce que je ne peux pas véritablement raconter quelque chose. J'ai besoin que l'on entre dans une histoire même si elle n'est pas forcément visible et peut s'avérer au final protéenne. Chaque exposition ouvre potentiellement sur une multiplicité de récits. Une présentation en forme d'assemblage que j'aimerais dans le futur renouveler à chaque fois car elle correspond exactement à la manière dont je vois mon travail.

Une présentation dont l'architecture est pensée comme celle d'un roman ou d'un conte ?
Je n'échafaude pas de narration comme cela est le cas dans la littérature. L'histoire naît tout simplement du travail, de manière très spontanée, avec même un lâcher-prise qui est pour moi très important. Je le recherche et pour ainsi dire le provoque pour justement être le plus possible moi-même, avec cette potentialité de faire remonter de l'inconscient des souvenirs, des lectures. Souvent, je mets en place cet univers à partir d'une peinture, d'un dessin qui en appelle un autre, puis un autre, jusqu'à remplir l'espace. Parfois, je compose plusieurs ensembles avant de me décider à choisir l'un ou l'autre. La construction est naturelle, non figée, les connexions se faisant entre les travaux plus ou moins récents car je connais très exactement mon fonds d’œuvres. J'aime travailler sans penser à l'exposition, ne pas savoir à l'avance quels éléments prendront place ni comment ils s'articuleront car penser la composition, en amont, figerait mon travail et reviendrait à fixer les ressorts qui enclenchent l'imaginaire et au final viendrait lui Oter ce pouvoir de créer une émotion chez le regardeur.

Une liberté de création qui s'exprime aussi quand tu dessines?
Exactement. J'aime sentir naître le dessin progressivement, un peu comme une exploration, ouvrir un chemin dans l'imaginaire sans savoir ce qui m'attend. Pour provoquer ces surgissements d'images, je change de technique ou de mode d'action afin d'installer une sorte d'inconfort qui me permet de tenter de faire surgir de nouvelles formes.

Un imaginaire qui puise sa source dans des mécanismes profonds, liés au culte de la nature, des esprits ?
Je m'intéresse beaucoup aux sciences naturelles comme aux sciences humaines, à l'anthropologie, l'ethnologie. Dans chaque ville où je me rends, je visite le musée d'histoire naturelle. Je suis sensible aux compositions dans les vitrines, à l'agencement des fragments archéologiques, pierres, insectes, débris divers, qui forme parfois des visages. Un mécanisme fondamental par lequel on essaie de reconnaitre des parties anthropomorphiques dans les formes minérales ou organiques même quand il y en a pas, que l'on retrouve de manière très présente dans mon travail. Dans les dessins de la série des Sfumati (2018) se devinent parfois plusieurs visages comme dans les pastels Trognes (2014) où les formes végétales dressent une galerie de portraits en pied aux accents modernistes. Dans les Paysages portatifs (2011), ce sont des sortes d'Odradeks sous forme de figures animales que je fais surgir de la même manière qu'elles m'apparaissent lors de mes promenades dans la nature. Des visions qui sont aussi fantomatiques comme dans les Grands rochers (2012).

Est-ce une manière pour toi de sonder ces territoires des esprits dont les images habitent tes travaux et ton inconscient ?
Dans plusieurs de mes travaux, je fais appel à l'écriture ou au dessin automatique. Les Sfumati renvoient à ces moments entre chien et loup où, quand la brume tombe sur la forêt,
notre environnement devient inquiétant. Ce processus du dessin automatique correspond à des moments où je me perds, où les formes disparaissent jusqu'à ce que j'en reprenne sporadiquement le contrôle. Tous mes travaux sont traversés par la notion de disparition. Mes dessins ont un rapport avec l'illusion, à ce passage du conscient à l'inconscient. Pendant toute mon enfance, j'ai baigné dans cette relation avec le monde invisible des esprits. Certains membres de ma famille pratiquaient la cartomancie et avaient accès à des visions d'un au-delà. Pour moi, c'est un chemin possible dans la perception des choses. À l'évidence, tout cela a encore une influence sur ma vie et a modifié le regard que je porte sur le monde et sur moi-même. Je convoque ces éléments parfois de manière directe, parfois de manière humoristique comme dans la série Spirites où l'on voit des figures sécréter des ectoplasmes. Je m'amuse avec ce côté grand-guignolesque des photographies spirites mises en scène au XIXe. C'est un univers qui me titille et duquel je me sens proche. Dans ce jeu d'identification, je place des yeux très expressifs sur des monticules de formes corporelles dans la série Cairns (2014-2016) ou j'anime des formes anthropomorphiques dans les fusains de la série Dans la nuit (2018-2019).

Un procédé qui est aussi une façon d'éviter de donner une dimension trop sombre à ton univers...
Je suis attirée par la nuit parce que dans l'obscurité on voit et on imagine, comme quand on est enfant, des choses et des êtres fantastiques. Mon univers est très connecté avec celui de l'enfance durant laquelle chaque jour je passais du temps autour des étangs et dans la forêt. J'ai toujours ce rapport à la nature telle qu'elle est vraiment mais aussi avec ce regard de l'enfant qui l'imagine peuplée d'un bestiaire merveilleux et terrifiant à la fois. Des réminiscences de perceptions de l'enfance qui nourrissent mes œuvres sans toutefois être des restitutions de souvenirs. Le ton humoristique que je donne à mes dessins ne relève pas toujours d'un humour très flagrant, mais j'y introduis une part de grotesque pour ne pas être trop sérieuse avec ces sujets. Si mon univers est assez noir, il a en même temps un côté « train fantôme ».

Comment qualifies-tu alors ces formes ? Sont-elles fantastiques, fantasmatiques, cauchemardesques ?

Je trouve plus juste le qualificatif « horrifique-merveilleux » en référence à Marcel Schowb. Cet univers peut faire peur mais on peut aussi rire de notre propre peur. S'il a une part sombre, elle n'est ni négative ni maléfique, elle est à l'image des esprits qui habitent la forêt ou que l'on peut imaginer la nuit. Avec ces masques, ces visages que je dessine, je donne corps à cet univers. J'ai besoin d'un personnage pour y pénétrer, comme un chaman qui te prend par la main pour te faire passer dans un autre pan de la réalité. Un passage qui peut certes faire peur, mais aussi dériver sous des formes humoristiques, avec notamment un chien domestique empaillé couvert de verdure, des personnages empreints de bonhommie. Avec ce personnage comme guide, chacun selon sa sensibilité emprunte un chemin qui n'est pas prévisible. Pour certains, il mène sur des terrains assez joyeux, tandis que pour d'autres, il peut paraître plutôt effrayant même au point de provoquer une forme de retrait. Je ne peux dénier cette noirceur car elle met en relation le visible et l'invisible, connecte les mondes, permet la cohabitation de choses très différentes. Pour moi la beauté ne se détache pas d'une certaine forme de violence.


« J'ai un rapport animiste aux éléments de la nature et je m'intéresse à toutes les formes de spiritualité. »

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"Les cauchemars s'amusent !", par Christan Tangre

 

Chloé Poizat est artiste et illustratrice. Née en 1970 à Saint-Cloud, elle vit et travaille actuellement à Paris.

Artiste, Chloé Poizat explore un univers étrange où dans des paysages improbables, apparaissent ou disparaissent des fantômes familiers, des monstres, des gens ordinaires perdus, réincarnés en hybrides, des animaux géants, des visages grimaçants sous la métamorphose ridicule, des corps fragmentés par l’absurde magie du cauchemar. Le dessin, précis et virtuose, est ici au service d’un imaginaire débridé, petite fabrique de fictions à la fois ironiques et inquiétantes.

Chloé Poizat aime les images, celles qui nous font pénétrer dans des mondes inconnus et nous transforment, le temps d’un rêve éveillé en explorateur angoissé ou audacieux, selon l’humeur. Aussi a-t-elle souvent recours au collage, à l’emprunt de fragments de gravures ou de photographies anciennes pour paradoxalement ouvrir des fenêtres sur des territoires inconnus, de ceux qui nous entraine à dix milles lieues de notre réalité technologique et consumériste. Dépossédé de ses accessoires et postures habituels, projeté avec humour ou humeur dans un ailleurs décalé, l’explorateur malgré lui se retrouve alors confronté avec étonnement à l’évidence de sa solitude et à l’absurdité de sa condition mais aussi à tout un champ de possibles et amusantes hybridations à expérimenter. Peut-être cette plongée dans le rêve et dans un autre corps bizarre lui permettra-t-elle de révéler enfin le poète caché qu’il abrite ?

Peintures, collages, dessins à l’encre, grands formats ou miniatures, Chloé Poizat organise son exploration par séries qu’elle réunit en compositions qui proposent autant de pistes ou de fenêtres pour entrer dans son monde labyrinthique, cruel et onirique.

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"Outremondes", par Nathalie Desmet, Janvier 2014

 

« Tout s’en va vers un même lieu : tout vient de la poussière, tout s’en retourne à la poussière » nous disait Qohélet (L’Ecclésiaste, chap. 3, verset 20). Chloé Poizat semble refuser cet ordre inéluctable des choses en donnant forme aux revenants, aux fantômes, aux spectres, à ce monde évanescent et translucide qui peuple notre imaginaire archaïque. Le dessin avec toutes les possibilités graphiques qu’il offre est son médium de prédilection. Cependant il est fort réducteur de penser que la pratique de Chloé Poizat se limite au dessin. Depuis plus de vingt ans en effet, elle crée sa propre archive d’images imprimées. tout dessin trouve son origine dans cet énorme fonds iconographique personnel. son corpus donne une place importante aux livres d’images de la fin du 19e siècle, moment décisif de la généralisation de la photographie qui allait donner aux images une nouvelle dimension. La multiplication inédite des images, permise par l’imprimerie photographique apparue dès le milieu du siècle, donna lieu à une production massive d’images venues de contrées lointaines. Si la profusion des images est accusée de conduire à une perte de l’aura de certains objets dont les images sont diffusées en masse, elle donne aussi naissance à un nouvel imaginaire. Chloé Poizat s’intéresse donc aussi inévitablement au potentiel iconologique de ce fonds. Qu’est-ce que l’assemblage d’une image avec une autre va pouvoir dire d’une époque ou du monde dans lequel on vit, dans lequel on a vécu ? Ce fond lui sert à produire une archéologie de l’image et du dessin. L’arkhè, à l’origine du terme archive, est en grec, comme le rappelait Jacques Derrida, à la fois le commencement et le commandement. Le dessin apparaît comme le moyen de rendre visible ce qui n’est pas immédiatement apparent dans cette archive.

 

Apparition/disparition

En utilisant le fond iconographique des photographies spirites produites en masse à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle ou les images des films de séries B ou de série Z des années 1940 - 1970, Chloé Poizat analyse les éléments structurants de notre imaginaire. son travail témoigne d’un goût certain pour les images mentales relatives aux phobies archaïques : peur du noir, de l’inconnu, peur d’être pourchassé, peur de certains éléments naturels, angoisses de démantèlement, de perte, d’abandon ou de dévoration... La plupart des travaux de Chloé Poizat réveillent en nous ces angoisses, que tout un chacun a dû vivre.

Dès ses débuts, la photographie a été suspectée de porter atteinte à l’intégrité corporelle. On pensait qu’à force de se faire photographier, on perdrait son essence constitutive. Honoré de Balzac imaginait par exemple que tous les corps étaient composés de couches superposées, tel un oignon, que chaque prise photographique enlevait. Il pensait que la répétition des expositions photographiques pourrait conduire à leur perte. Perdre l’un de ses spectres, l’une de ses couches auratiques, et donc son essence en tant qu’être humain, était une crainte très partagée.

La croyance en cette substance imperceptible, invisible à l’œil nu, et que la photographie pouvait capturer, devint le sujet d’une pratique photographique très répandue dès fin du 19e siècle consistant à révéler ces manifestations spectrales ou auratiques. À l’issue de séances de pose conduites par des médiums, des spectres ou des formes blanchâtres exhalées par le nez ou la bouche des sujets photographiés pouvaient apparaître. Dans plusieurs projets, Chloé Poizat s’inspire de ces photographies spirites. une partie de la série Spirites (2011 - 2013) les réinterprète au format 10 x 15 cm, format sensiblement identique à celui des photographies de l’époque, et donne du même coup au dessin une force et une fonction inhabituelle : celle de révéler à son tour ces formes spectrales que seule la photographie était en mesure de faire un siècle plus tôt. Dessin fantôme (2011 - 2013), une série de dessins jouant sur la semi-opacité du papier, décompose l’apparition des spectres. La transparence du papier permet de superposer deux images, l’une étant vue comme l’émanation possible de l’autre. Le dessin sur la première feuille fait advenir une autre image par superposition. Chaque dessin étant complémentaire de l’autre, il révèle aussi l’absence contenue dans toute image lorsqu’elle est seule, décontextualisée. La série montre aussi le double langage des images. Comme Gaston Bachelard l’affirmait dans L’Air et les songes : « Sans doute, en sa vie prodigieuse, l’imaginaire dépose des images, mais il se présente toujours comme un au-delà des images, il est toujours un peu plus que ses images ». C’est bien à la frontière entre images et imaginaire que Chloé Poizat nous emmène. Le dessin est un outil parfait pour qui cherche à mieux comprendre les incartades de l’imaginaire. La Table Dicte (2013) fait référence aux tables utilisées pendant les séances de spiritisme, généralement connectées à un esprit - encore appelé un guide - de l’outremonde, dictant des mots en vers ou en prose. Ici les formes spectrales apparaissent à même la table, gravées dans le bois, comme si le guide était à l’origine du dessin. Au cours du 19e siècle, il n’était pas rare que le milieu littéraire et artistique fût fasciné par cette « fluidomanie », Victor Hugo le fut par exemple lors de son séjour à Jersey et Guernesey à partir de 1851. Les esprits de grands dessinateurs sont parfois venus guider les apprentis médiums, comme Léonard de Vinci guide du peintre d’art brut Augustin Lesage. Chloé Poizat est cependant plus proche de Raphaël Lonné, qui en état de transe lors de séances de spiritisme, pouvait créer des dessins automatiques à figures mi-animales, mi-végétales.

Ce qui intéresse Chloé Poizat n’est pas de communiquer avec l’au-delà mais de retrouver les gestes qui ont dirigé ces médiums, une forme d’enregistrement sismographique des activités spectrales, de leurs résonances, mais aussi de tout ce que peut enregistrer l’inconscient. Ses faux dessins médiumniques sont ainsi des dessins abstraits dont les formes qui émergent sont des effets d’ondes. Une forme d’écriture automatique qui reprend les préceptes des « guides » d’Augustin Lesage : « Ne cherche pas à savoir ce que tu fais. » 

Même si ce travail naît d’un intérêt pour les images spirites, il n’est pas déconnecté de l’histoire familiale de l’artiste. Il y a dans la famille de Chloé Poizat une tante médium. Le Napperon (2013) est d’ailleurs l’occasion de mélanger plusieurs récits de famille. Sur ce véritable napperon, donné par sa belle-famille, figure au centre l’un de ces guides médiumniques tels qu’elle les imagine, avec humour, et une pointe d’ironie : un guide dont la tête est affublée de cornes de limace. Celui-ci produit un amalgame d’images, indécises, informes, grouillantes, visibles sur la table, que seul l’imaginaire parvient à mettre en place.

Tout porte à croire que les fantômes, les revenants ou les spectres ont pour Chloé Poizat la même fonction d’analyse que les images de nymphes avaient pour Aby Warburg. Georges Didi-Huberman y voyait « l’expérience d’une image capable de tout ; sa beauté était capable de se convertir en horreur [...] ; son offrande de fruits capable de se transformer en tête coupée ; sa belle chevelure dans le vent capable d’être arrachée de désespoir ». (Georges didi-Huberman, L’image survivante. Histoire de l’art et temps des fantômes selon Aby Warburg, 2002).

Les images utilisées par Chloé Poizat sont les images d’une culture, produite par une époque. Ce sont aussi, en dépit de l’apparente ironie qu’elle utilise pour les détourner, des images survivantes, témoins d’une histoire et d’une mémoire très située.

Dans le registre du visuel, la représentation de l’outremonde est relativement permanente au cours des siècles : figures évanescentes, transparences, superpositions... De ce corpus d’images contemporaines du début de la photographie, qu’est-ce qui survit aujourd’hui ?

Dans Série Z, un ensemble de 196 dessins, Chloé Poizat s’inspire du cinéma à petits budgets de série B dans lesquels zombies, revenants et morts-vivants ont la part belle. La Nuit des morts-vivants (1968) de George A. Romero, Vaudou de Jacques Rourneur (1943), ou encore Le Mort-vivant de Bob Clark (1974), sont des sources d’inspiration inépuisables.

Le personnage de Série Z, dont le visage est fait d’une multitude de petits masques épinglés, est un personnage fragile dont le corps est fait du même dessin tremblé que les dessins médiumniques. Le mort-vivant, un être qui n’existe pas et qui revient ici sous des formes multiples, fascine. Les petites épingles rappellent les rites vaudou, mais sont aussi l’occasion pour Chloé Poizat de montrer son goût pour le montage et l’assemblage. Les séries B ne sont plus du tout terrifiantes tant le bricolage est apparent.

 

Illusions paysagères

Les Paysages portatifs (2011) sont en partie inspirés par l’Abrégé d’histoire de la littérature portative d’Enrique Vila-Matas. Dans cet abrégé, les Shandys, regroupés en une société secrète, ont la volonté de réduire leurs œuvres pour mieux les transporter. Chloé Poizat, offrant au passage un commentaire sur les produits dérivés du tourisme de masse, rend portatif le paysage. s’approprier le monde et l’emmener avec soi ou, au choix, préférer le voyage immobile : un geste dérisoire qui ne manque pas d’absurdité. Dans la tradition picturale, avant l’apparition de la photographie, les images miniatures permettaient de connaître un visage à distance. Le voyage permis par le paysage portatif est un voyage moderne qui permet d’être dans un paysage tout en en regardant un autre. Dans ces paysages correspondant parfois à des lieux identifiables, comme l’île entourée de peupliers à Ermenonville où fut enterré Jean-Jacques Rousseau ou certains sites dessinés par Hubert Robert, apparaissent des figures monstrueuses, sorte de figures tutélaires dont on ne sait si elles nous veulent du bien ou du mal, comme dans Paysages accidentés.

Pour Chloé Poizat, ces figures sont des formes d’Odradek, créature difficile à cerner d’une « mobilité extraordinaire et proprement insaisissable » selon les termes de leur inventeur, Franz Kafka. Elles incarnent ici à la fois l’esprit d’un lieu ou la mémoire inconsciente des gens qui y vivent.

La série des Grands Rochers (2012) donne une place plus importante aux éléments minéraux du paysage et constitue une extension de la série Paysages portatifs. Dans ces deux séries, l’artiste s’inspire des paysages d’illusion et des parcs à fabriques créés au 18e siècle notamment : des éléments architecturaux destinés à ponctuer les jardins et à donner l’illusion d’être dans un véritable paysage. Elle porte son choix sur les fabriques dites naturelles : grottes ornementales ou rochers artificiels. Hors de tout environnement réellement naturel, ces fabriques doivent créer des moments de surprise dans les jardins. Le collage de ces éléments artificiels, l’assemblage d’éléments disparates dans les dessins de Chloé Poizat relèvent du même procédé illusionniste.

Le choix de ces fabriques dans Grands Rochers, combiné avec la grandeur des dessins les place aussi dans la tradition du sublime. Les fabriques ont eu leur heure de gloire pendant la période romantique, lorsqu’elles étaient prétextes à replacer l’homme dans son environnement et à reproduire une esthétique du sublime à l’échelle miniature. reconstituer le « plaisant sentiment d’horreur » qu’avait eu par exemple Joseph Addison à la vue des Alpes. Les romantiques appréciaient particulièrement le mélange du grotesque et du sublime. En y regardant attentivement, les rochers dessinés par Chloé Poizat sont truffés d’animaux discrets, de personnages qui ne demandent qu’à surgir, comme dans les ornements grotesques antiques.

Le grotesque prend un double sens ici, ornemental mais aussi comique, à travers les personnages qui surgissent de ces fabriques : terrifiants car évanescents ou fantomatiques, mais affublés d’un grand nez ou d’un sourire exagéré. Le regard vide et sans affect, ces personnages qui peuplent ces paysages, Odradek des lieux, peuvent aussi devenir symboliques d’une rupture entre l’homme et la nature.

Dans Vacance anthropique (2009), l’homme retrouve difficilement sa place dans l’espace naturel. Chloé Poizat choisit des images vierges, vides, issues de la Nouvelle Géographie Universelle d’Ernest Granger parue en 1922, images prises avant le développement du tourisme de masse. Elle y transfère des personnages qui semblent n’avoir rien affaire avec les paysages dans lesquels ils se trouvent ; leur couleur rouge contraste avec le fond noir et blanc des paysages. Chacun est affublé d’un instrument orange fluo – couleur difficilement reproductible – téléphone, hache, bouteille de soda, comme cet homme assis dans une jungle avec un volant entre les mains, mais les traces de civilisation, de modernité ont disparu. Ces hommes et ces femmes, inadaptés, fantômes des touristes contemporains, ont parfois littéralement perdu la tête ; ils montrent des signes de psychose comme cette femme zombie tenant une jambe à la main. Cette critique de la raison touristique est mise en scène dans La Poursuite du lointain (2009 - 2013) dans laquelle un personnage à tête de lapin apparaît dans des photographies touristiques. L’ordre des choses est inversé ; le lapin semble bien s’accoutumer aux milieux urbains, tandis que l’homme cherche à posséder le paysage jusqu’à vouloir le porter avec soi.

 

Assemblage

À côté du dessin, l’une des pratiques favorites de Chloé Poizat est l’assemblage d’images et de mots. En fidèle lectrice de Georges Pérec, elle est aussi une adepte de la liste. Elle constitue par exemple des carnets de mots qu’elle recueille dans ses lectures. Depuis 2010, tous les mots qu’elle aime, qui la touchent, sont collectés. Un exercice exigeant qui lui donne un nouveau matériau à recomposer. Ces mots, elle les redessine et les utilise pour créer des récits ou pour organiser une série de dessins, comme dans Soigner ses mots (2010) ou FFFT (2011 - 2013). Ces mots peuvent présider à une composition comme le titre Formules secrètes (2013) constitué de deux mots notés lors de la lecture du Festin nu de William Burroughs.

Certains mots peuvent être prélevés d’une composition et être associés à d’autres dessins. Aucun des éléments n’est fait pour une composition particulière, ils lui préexistent.

Ces assemblages faits de dessins, de mots, d’images imprimées transférées sur papier, ou encore de collages peuvent être recombinés à l’infini en fonction de son iconothèque personnelle. Ils peuvent aussi être faits à quatre mains, c’est le cas de Nos pièces montées réalisées depuis 2011 avec Gianpaolo Pagni.

Les associations proposées donnent lieu à des récits, des fictions. si ces assemblages permettent de mieux comprendre l’origine et la permanence des images, ils servent donc surtout à raconter des histoires, à nous plonger dans un monde d’illusions.