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#7





leopoldo mazzoleni
mobilisation de masses


exposition 5 - 30 mai 2011
vernissage le 5 mai 18h - 21h
ouvert : mercredi – samedi 14h - 19h et sur rdv
commissaire : rosario caltabiano 





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Les meubles sont les gardiens de nos souvenirs. Ils hébergent des objets qui nous ont appartenu et conservent la mémoire de nos corps et de nos inquiétudes quotidiennes. Les meubles nous observent, ils ont une âme et une histoire.
Par une opération patiente, indiscrète et minutieuse, Leopoldo Mazzoleni les sectionne, les démembre. Il coupe portes et tiroirs, puis avec vis et charnières, il donne une nouvelle articulation aux fragments. Il invente pour eux une nouvelle syntaxe d’angles variables et de plans inclinés : il ouvre les formes closes, il élimine les séparations entre intérieur et extérieur, il rend mobile ce qui était statique. A ce propos, convenons qu’il adhère pleinement à l’étymologie : ces meubles sont véritablement mobiles.
Mais cette métamorphose n’efface pas la mémoire des objets. Le meuble contient toujours son passé : il le porte sur lui, hors de lui, incorporé dans l’histoire de ses transformations. Qu’on se concentre sur le temps ou sur l’espace, il demeure que l’œuvre part d’une violation et se dessine comme un long itinéraire à la recherche d’une forme. Destruction et construction sont un seul et même processus. Mais c’est une destruction sans violence, méditée, nécessaire, peut-être même thérapeutique. En dépouillant ses meubles de toute fonction, l’artiste-architecte les expose au devenir, à l’incertitude, à l’erreur. Chaque mouvement est un jet de dés et exige ajustements, jointures, étais, contrepoids, déviations imprévues, replacements, demi-tours. Ces meubles s’étendent – tels la pensée – dans les mille directions de l’espace : ils le mesurent, l’explorent et en jouissent sans doute, mais leur équilibre demeure précaire. En tant qu’objets d’architecture ils rappellent des bidonvilles, constructions d’urgence en un temps d’urgences (culturelles, sociales, économiques, environnementales), dans un monde bien plus fragile que nous ne le pensions.
Il ne s’agit pourtant pas d’un processus irréversible. Comme dans un film projeté à l’envers, ces surfaces tourmentées peuvent encore rebrousser chemin et recomposer l’effigie de la forme originaire. Mais il est clair qu’il s’agit d’illusionnisme, la forme close n’étant plus qu’une des nombreuses configurations possibles, tout comme le chaos. Une image éphémère, prête à se dissoudre, une hallucination, un abracadabra. Ici se révèle l’aspect plus ludique, grotesque même de ces œuvres. Il y a de l’humour dans cet austère Buffet qui paraît nous faire face d’un air stupéfait, si troublé d’être encore là ou de n’y être déjà plus. Ou dans l’honnête Comodino (Table de nuit), prête à s’écrouler ; ou dans cet objet ergonomique, Sedia da giardino (Chaise de jardin), qui offre à notre regard le spectacle d’un corps recousu tant bien que mal après de multiples fractures. Nous tendons à projeter notre humanité sur ces objets abusés, comme si le démembrement les avait finalement rendus semblables à nous.
On dirait que l’artiste considère les meubles comme des objets idéaux pour mettre en scène sa (notre) condition. Mais cette œuvre n’est pas une représentation, un spectacle organisé à l’intention du public. L’artiste n’a pas l’intention de « représenter ». Il veut plutôt interroger ses objets et se laisser judicieusement interroger par eux.

La clef des oeuvres de Leopoldo Mazzoleni doit être cherchée dans l’identité entre l’espace plastique et un espace intérieur inatteignable et profond. Il suffit d’observer Piede d’armadio n.1 (Pied d’armoire n.1), ce morceau de bois galbé, soutien d’un meuble absent, qui ressemble d’abord à un curieux jouet. Pourtant, ce jouet met mal à l’aise. Ces bouts de bois greffés et grossièrement attachés par des charnières ont quelque chose de funèbre, d’obscur. Ce sont de noires parenthèses, des discontinuités, des restes peut-être du meuble manquant ? Il est curieux qu’une mécanique si rudimentaire puisse nous donner la sensation de quelque chose de fluide : c’est pourtant le cas. Le pied du meuble est devenu un objet énigmatique. 

Porte (Porte) aussi montre les traces de cette anti-matière : la porte, qui a cessé d’être un diaphragme entre deux lieux physiques et s’est recroquevillée – créant à l’intérieur d’elle-même un espace multiforme – semble nous donner accès à une dimension ultérieure de l’espace et du temps. Cette porte, suspendue à ses charnières entre l’être et le non-être, demande un subtil replacement de notre point de vue. Et le doute nous prend, tous ces objets élusifs et exemplaires, émancipés et tragiques, ne seraient-ils qu’une anamorphose, une image déformée qui attend patiemment, pour être comprise, d’être observée par l’œil d’un ange.